Mon souvenir personnel de Lindon par Claro


« C’était en 1985 et j’avais envoyé mon premier manuscrit à pas mal d’éditeurs, sans trop d’espoir, ou avec trop d’espoir, ce qui est souvent la même chose. Je travaillais alors en librairie, à Paris, place Saint-André-des-Arts. Je déjeunais en terrasse, à quelques pas de mon lieu de travail, quand un de mes collègues vint me trouver pour me dire que Jérôme Lindon me demandait au téléphone. Bien sûr, j’ai cru à une farce, et la conversation avec l’éditeur de Beckett a failli mal tourné tant j’étais incrédule. Mais un rendez-vous fut pris. Une fois dans le saint des saints, je me permis de faire remarquer à Lindon que son repaire m’évoquait un bordel, et il eut la gentillesse de me confirmer que c’en avait été effectivement un.

Puis Lindon m’interrogea sur mon texte, comme s’il voulait vérifier que j’en étais bien l’auteur, ou du moins digne, et me déconseilla alors de le faire publier. Oubliez-le et écrivez autre chose. Si près du but, il est assez déstabilisant de se voir sommer de jeter les clés. Je n’osai me prononcer en faveur de telle ou telle décision, mais lui promis de le revoir bientôt, promesse qu’il accueillit d’une moue à la fois amusée et négative, comme pour dire : j’en doute.

J’ai trouvé peu après un éditeur – Claude Pinganaud, des éditions Arléa –, faisant donc fi du « déconseil » lindonien. Difficile de dire, vingt-cinq ans plus tard, si j’ai eu tort ou non. La fortune de certains livres est parfois si proche de la non-publication que la question ne se pose pas vraiment. Voilà pour la petite histoire, dont il existe mille et une répliques. »

 

Claro, sur son blog, le Clavier cannibale II