Françoise Sagan, Des bleus à l’âme.

Levy-Musso: la guerre !


Celui qui veut en savoir plus sur Marc Levy et Guillaume Musso pénètre dans un monde étrange. Les gens y chuchotent. Ils ont peur d’être cités. Ils soupirent quand on parvient à les joindre - «je savais que vous finiriez par appeler» -, puis ils se téléphonent entre eux pour vérifier qu’ils n’en ont pas trop dit. La moindre conversation est négociée comme un traité de désarmement nucléaire. Levy-Musso, ce n’est pas qu’une affaire inoffensive de best-sellers pour jeunes femmes sentimentales. Entre les deux auteurs, symboles de ce que la France des supermarchés produit en matière de littérature, c’est une histoire d’argent et d’orgueil, une guerre industrielle, avec des vieux ennemis et des agents doubles.

«On n’est pas dans la littérature. Ces livres, ce sont des produits de grande consommation, ils sont lancés comme tels», murmure une informatrice anonyme. «Sur n’importe quels autres auteurs, je vous parlerais volontiers, chuinte une autre. Mais ici, on est dans la gestion de stars. C’est un “business model” très particulier.»

Pour la première fois depuis cinq ans, le Levy et le Musso, les deux traditionnelles meilleures ventes d’une année éditoriale, sont sortis presque en même temps. A l’origine, ça ne devait pas être le cas. «Si c’était à refaire», le treizième roman de Marc Levy, devait être lancé le 19 avril, mais la date a été avancée, pour une parution précédant de quelques jours celle du neuvième Musso, «7 Ans après…».

«D’ordinaire, les éditeurs évitent d’arriver à deux sur un segment aussi précis», remarque un expert du milieu qui implore qu’on garantisse son anonymat. Selon l’explication officielle donnée par Robert Laffont, éditeur de Levy, il s’agit d’éviter le télescopage avec l’élection présidentielle. En réalité, le premier tour du 22 avril n’a rien à voir avec cet événement. Le problème, c’est le 19 janvier dernier.

Ce jour-là, «le Figaro» publie le palmarès 2011 des dix plus gros vendeurs de romans. Depuis 2004, Levy prenait ses aises sur la cime du classement. Et le monde de l’édition découvre, ébahi, que l’année 2011 est celle où Guillaume Musso a doublé le boss. Levy a vendu beaucoup de poches, mais son grand format a déçu, tandis que «l’Appel de l’ange» de Musso s’est vendu à près de 600.000 exemplaires.

Au total, Musso a pesé 1,567 million de livres, là où Levy a péniblement dépassé le million et demi. Une broutille de 60.000 exemplaires, pas grand-chose, mais c’est la petite gifle arrogante qui fait la grande humiliation. Un ancien de chez Laffont, qui supplie qu’on ne donne pas son nom, nous explique que «cette histoire de la médailled’or, c’est très important pour Marc Levy».

Son éditeur, Leonello Brandolini, le reconnaît: «Il est agacé, c’est vrai. Il juge que Guillaume Musso s’est inspiré de ce qui a fait le succès de ses livres.» Levy est hors de lui. Il ne rigole plus. Les journalistes potentiellement indociles n’ont accès ni à lui ni à son entourage. Ceux de «l’Obs» doivent en faire partie, vu les rares murmures anonymes que nous avons pu recueillir.



Quand il accepte d’apparaître dans la presse, Marc Levy y fait peu état de sa mauvaise humeur. Au «Parisien», il affirme: «Je n’ai jamais lu Guillaume, mais je n’ai jamais été en confit avec lui [ …] et je me réjouis de son succès.» Il ajoute toutefois: «Il y a eu une espèce d’obsession de son éditeur de s’inscrire dans la copie de titres, que je trouve extrêmement vaine, puérile.»

La parenté des titres est indéniable (Levy a écrit «Où es-tu?», Musso donne dans le «Seras-tu là?»). Elle va d’ailleurs au-delà des titres. Il faudrait la force conceptuelle d’un universitaire aguerri pour distinguer les deux univers, faits de romances à la sauce fantastique, avec des fantômes de bombasses et des revenants beaux gosses qui hantent des lofts d’architecte, dans des centres-villes généralement américains où les prix de l’immobilier ne sont pas près de baisser.

Ce couple qu’il forme avec Marc Levy met Guillaume Musso mal à l’aise. Il nie avoir pris son inspiration chez son rival, dont il dit n’avoir lu qu’un seul livre. Il refuse d’être associé à lui. Sa stratégie anti-Levy, c’est d’insister sur leurs quinze ans d’écart: «Nous ne sommes pas de la même génération.»

La génération Musso, selon Musso, est «au confluent de deux cultures: la classique et la trentenaire, biberonnée aux séries télé, aux jeux vidéo, avec des narrations plus dynamiques». Il prend le créneau de l’écrivain pop, et laisse à Marc Levy celui du charmeur de vieilles filles. Il a abandonné le fantastique, «depuis trois romans». « 7 Ans après…», avec sa jaquette pour «djeun’s», se présente comme un thriller romantique et violent. Ironie: cette tentative de démarquage se cogne à la communication de Marc Levy, dont «Si c’était à refaire» est aussi vendu comme un roman noir. On voit par là que ce sont de vrais ennemis: pour se fuir, ils partent au même endroit.


Humilié, Marc Levy contre-attaque. Il ne veut pas réitérer les erreurs de l’an passé. «L’Etrange Voyage de monsieur Daldry», le cru 2011, a pour lui un arrière-goût de vinaigre. Il a à peine dépassé les 300 000 exemplaires, score qui dans d’autres sphères provoquerait des infarctus de béatitude. Que s’est-il passé? Le titre était peut-être trop élaboré. La couverture allait sans doute trop loin dans la nuance, au point qu’une seconde jaquette, plus explicite, a été commandée en catastrophe pour les réimpressions, chose rare dans l’édition.

Cette année, les boulons de la machine Levy ont été resserrés. A la manoeuvre, on trouve évidemment Marc Levy toujours très impliqué dans les affaires stratégiques. On trouve aussi Susanna Lea, son agente. Une jolie blonde, diplômée d’Oxford, patronne d’une boîte qui a des bureaux à Paris, Londres et New York, et des ramifications jusqu’à Hollywood. C’est elle qui a décroché l’achat des droits d’«Et si c’était vrai…» par Steven Spielberg, qui n’avait pas lu le livre, pour 2 millions de dollars.

«Elle a une présence phénoménale auprès de Marc, explique une proche qui nous conjure de ne pas révéler qu’elle a parlé à la presse. Es habitent tous les deux à New York. Elle le coache depuis le début, elle l’a aidé à devenir l’écrivain qu’il est. Elle décide de tout.» Un des auteurs de Susanna Lea, qui tient aussi à demeurer sans nom, confirme le «rapport fusionnel» qu’elle entretient avec ses poulains. «On dit d’elle qu’elle est âpre à la négociation… et c’est vrai. C’est une femme d’affaires, à l’américaine.»

On raconte que, chez Robert Laffont, elle règne en patronne sur le dossier Levy. Elle a d’ailleurs travaillé quelque temps pour Laffont au début de sa carrière, sous la direction de Bernard Fixot, qui est aujourd’hui l’éditeur de… Guillaume Musso.

Au début de l’année, Susanna Lea est venue à Paris pour une réunion chez l’éditeur de sa plume aux oeufs d’or. Elle a dit: «On va mettre le paquet.» Le paquet arrive. La campagne 2012, c’est un retour aux fondamentaux de la marque Levy. Le titre et la couverture de «Si c’était à refaire» évoquent sans fioritures ceux de «Et si c’était vrai», le zénith de sa carrière, 3 millions d’exemplaires vendus.

Le produit est configuré pour renouer avec le succès. La promotion et le marketing ont été intensifiés et parfois repensés avec minutie. Chez Robert Laffont, la direction indique par exemple que les stratégies d’affichage vont changer: «Cette année, on fait les bus.» Pourquoi les bus? «Demande de l’auteur.»

Jusqu’à présent, Marc Levy était plutôt du genre à s’afficher sur quatre mètres par trois dans les halls de gare, ou à placarder son sourire triste à proximité des multiplexes et centres commerciaux en périphérie des grandes villes. Mais, l’an dernier, celui qui était encore l’écrivain numéro un s’est promené dans Paris. Partout autour de lui, virevoltant comme des anges moqueurs, des duplicatas décontractés de Guillaume Musso fendaient l’espace.

Ce vertige promotionnel porte un nom: les flancs de bus. Ils ont tous les avantages. Ils sont peu onéreux. Sur la zone Paris-banlieue, ce sont 1400 posters qui circulent pendant sept jours, couvrant 80% du territoire, avec une audience de 6 millions de personnes. Chacune peut voir le visuel jusqu’à dix fois (excellent indice de répétition), ce qui donne, au terme d’un calcul qu’on vous épargne, un indice ODV/1000 (Occasion De Voir) de 63 000, avec un GRP (Gross Rating Point, sorte de taux de pénétration) de 830. Le rêve de tout écrivain qui se respecte. Un spécialiste en affichage confirme: «C’est un dispositif très urbain, qui touche des profils sociodémographiques plus qualitatifs: CSP+, jeunes. Tandis que sur les multiplexes, les profils sont plus moyens.»


Mais Musso n’entend pas déserter les couloirs de bus, ces autoroutes vers le succès. Il tient lui aussi à les occuper pour la sortie en poche de son avant- dernier roman, celui qui a fait son triomphe, «l’Appel de l’ange». Les deux rivaux vont donc se rouler sur les pieds. Un cauchemar pour les publicitaires, qui s’efforcent dans ce genre de cas de ne pas partager les mêmes supports, pour éviter des confusions dans l’esprit du consommateur.

D’autant que Pocket, l’éditeur poche de Musso, s’occupe aussi des poches de Marc Levy, et que la sortie du Marc Levy en poche coïncidera, au risque de la parasiter, avec… la campagne pour le Marc Levy grand format. Deux Marc Levy et deux Guillaume Musso engagés dans une guerre de tous contre tous: quand le lecteur se retrouvera dans son supermarché face à quatre piles de livres à la fois similaires et concurrentes, personne ne peut prédire à quelle affiche il pensera.

Bien entendu, la vie d’un roman ne se limite pas au choix d’un titre ou d’une stratégie d’affichage. Il y a bien d’autres facteurs à envisager. On citera la PLV, la publicité sur lieu de vente, avec ses présentoirs, ces grosses structures de carton livrées avec un nombre fixe de livres, pour forcer la prise de stock.

Les éditeurs refusent de dire combien en ont été mis en place. A la Maison de la Presse de Pont-l’Evêque (Calvados), la vendeuse nous dit toutefois que le présentoir de Marc Levy est plus gros que celui de Guillaume Musso. Il contient 75 livres, là où son rival, posé juste à côté, n’en a que 60. Dans les grandes surfaces, les PLV extra-larges de Levy donnent dans le spectaculaire, avec une photo de l’auteur à taille réelle. Le bon écrivain prête attention au moindre détail, et ne néglige aucun effet.

Marc Levy récupérera-t-il sa pole position? Sur sa première semaine de commercialisation, «Si c’était à refaire» s’est moins bien vendu (50.000 exemplaires) que «7 Ans après…» (75.000 exemplaires). De toute évidence, les courbes de la gloire sont en train de se croiser, et Levy descend pendant que Musso monte. Mais rien n’est fait. Les palmarès commerciaux se jouent beaucoup sur les ventes de poches, secteur où Levy surclasse toujours Musso. L’art de gérer un fonds déterminera peut-être l’issue de la seule dispute littéraire de ce début de siècle, qui est bien à son image.

David Caviglioli

Source: “le Nouvel Observateur” du 3 mai 2012.

TVA sur le livre...


La hausse de la TVA fragilise les libraires

Par Alain Beuve-Méry

LE MONDE |31.03.2012.

Rapport Auteurs/Éditeurs, en quelques chiffres.


À l’occasion du Salon du livre de Paris 2012, la Scam publie son 4e baromètre des relations auteurs/éditeurs, réalisé cette année en partenariat avec la SGDL.

Dans les coulisses des émissions Littéraires


C’est un secret de Polichinelle dont on se gausse en privé, mais dont on n’a pas le droit de parler en public : les animateurs des émissions littéraires lisent rarement les livres dont ils clament le plus grand bien face caméra. Pas tous, bien sûr. Qui alors ? « Tout le monde le sait… mais personne n’acceptera de vous le dire », affirme un éditeur parisien, qui demandera toutes les dix minutes si notre entretien est bien off. Il explique : « La télévision a un pouvoir énorme : elle fait vendre des livres alors que le secteur est en crise. Aucune maison d’édition ne prendra le risque de se fâcher avec un présentateur ou un producteur. Etre blacklisté par François Busnel, qui anime « La grande librairie », ou Catherine Barma, qui produit « On n’est pas couché », c’est le cauchemar absolu ! »

Impossible, donc, de dresser un palmarès des présentateurs les moins scrupuleux. Mais on peut décrypter la façon dont fonctionnent les programmes plus ou moins « culturels » où sont reçus des écrivains et des intellectuels. Une fois rassurés quant à l’anonymat de leurs propos, les présentateurs, les attachées de presse, les écrivains, mais aussi les hommes de l’ombre qui oeuvrent au bon déroulement de ces shows télé annoncent clairement la couleur : le livre n’étant plus qu’un prétexte pour constituer un plateau de célébrités, à quoi bon le lire ? Appelons-le Marc. Quadra au look estampillé « télé » (lunettes carrées, blouson de cuir, jean brut), Marc travaille depuis quinze ans pour les plus grandes émissions culturelles du PAF. Son job ? Programmateur. Traduction : quand un présentateur décide d’organiser un débat télévisé sur l’autofiction ou un focus « spécial rentrée littéraire », il fait appel à Marc pour qu’il lui déniche une brochette d’auteurs. Et il l’assure : « La qualité de l’ouvrage ne fait pas partie des critères de sélection. La première question que te pose l’anim, c’est : « Est-ce que c’est un bon client ? » Un « bon client », c’est un auteur célèbre qui fait des blagues. Si ce n’est pas le cas, il faut qu’il « passe bien ». En clair : qu’il ait une belle gueule et qu’il ne soit pas trop compliqué. Au minimum, il faut qu’il ait « quelque chose » : qu’il soit très jeune, très trash ou qu’il évoque un thème nouveau. » A l’entendre, on comprend mieux pourquoi on voit toujours les mêmes auteurs à la télévision : ils ne sont pas nombreux à remplir de telles conditions.

Certains, en revanche, cumulent les bons points : « David Foenkinos, par exemple, c’est le bon client idéal : drôle, séduisant, ses livres ne sont pas compliqués et il a réalisé un film avec Audrey Tautou, ce qui lui donne une dimension paillettes. » Bingo ! D’autres sont carrément hors compétition. Ce sont les « écrivains stars », comme Amélie Nothomb, Jean-Christophe Grangé ou Alexandre Jardin… Qui sont traités comme de véritables people. Leur participation à une émission de télévision se négocie en direct entre l’animateur et la maison d’édition. Des tractations qui débutent… avant même que le livre ne soit imprimé. C’est dire si le texte est accessoire. « L’enjeu, pour le présentateur, c’est d’avoir «l’exclu», d’être le premier à le recevoir. Un auteur de best-sellers, même s’il a écrit un livre de cuisine, ça fait de l’Audimat, et ça, c’est la grande préoccupation des émissions de télé, fussent-elles culturelles… » raconte Amandine, attachée de presse pour un grand éditeur du VIe arrondissement de Paris.


Profession : fichiste

Dans certains cas, ce n’est donc qu’une fois le plateau constitué que se pose la question de la lecture. Et là, chaque animateur a sa technique, classée ainsi par Marc : « Il y a ceux qui bouquinent vraiment, ceux qui feuillettent les 20 premières pages, ceux qui jettent un oeil aux passages qu’on leur a «stabilo-bossés», ceux qui regardent la quatrième de couverture et ceux qui se contentent de répéter ce qui est marqué sur leur fiche. » Ah, la fameuse fiche ! Exhibée par Thierry Ardisson, plus ou moins dissimulée par ses confrères, elle est indispensable au bon déroulement d’une émission. A tel point que sa rédaction est devenue un métier à part entière : fichiste. Les fichistes, ce sont ces petites mains qui lisent les livres, notent les thèmes forts, recopient les noms des personnages et les citations chocs. A peine sortie d’une école de commerce, Vanessa, 21 ans, a décroché un job de fichiste dans une émission littéraire présentée par une star du petit écran. Après un entretien d’embauche expéditif (« On ne m’a même pas demandé si je m’y connaissais un peu en littérature. En fait, il suffit de savoir lire »), elle est repartie avec quatre ouvrages à « ficher » pour la semaine suivante. Les consignes ? « Ecrire en corps 22 et rendre impérativement les fiches le mardi… vu que l’enregistrement a lieu le mercredi matin. » Sur la base d’un tarif fixé à 100 € brut la fiche, Vanessa gagne près de 1 200 € net par mois : pas mal pour un premier emploi. Même si c’est évidemment beaucoup moins que le salaire de celui qui répète « mot pour mot » ce qu’elle a inscrit sur la fiche ! « Une fois, il a même repris ma comparaison sur le style de l’auteur et un solo d’Hendrix. Quand l’auteur lui a demandé à quel morceau il avait pensé, il a bien galéré ! Après, il m’a demandé d’éviter les métaphores musicales. »

Autrefois simple roue de secours, la fiche est devenue, dans certaines émissions, la roue avant qui tracte la machine ! Thierry Ardisson en avait même fait un emblème du talk-show « Tout le monde en parle ». A raison d’un paquet par invité et d’une par question, pas moins de 700 fiches passaient entre ses mains au cours d’une émission. Et une dizaine de salariés étaient exclusivement employés à leur rédaction. Maya a ainsi « fiché » plus de 150 invités, en particulier des écrivains et des intellectuels, « parce que mon année en khâgne m’avait appris à lire vite des livres compliqués ». La fiche version Ardisson était plus détaillée que dans d’autres émissions, mais aussi moins intello : « La thèse de l’auteur ne devait pas excéder deux ou trois lignes, mais il fallait en mettre des tartines dans les cases «famille» ou «psycho». » Bref : la jeune khâgneuse passait plus de temps à dénicher une phobie du noir chez un écrivain qu’à lire son roman. Un gros boulot : elle y consacrait entre huit et dix heures par invité. Le salaire n’excédant pas, à l’époque, 400 F par « fiche écrivain », elle avait d’autres activités professionnelles pour subvenir à ses besoins. Dans ces conditions, difficile de résister à la tentation de lire en diagonale… Au risque de laisser passer quelques boulettes. « Un jour, j’ai cru lire qu’un romancier avait un frère écrivain. En fait, il avait employé dans son livre le mot «frère» pour désigner un ami très proche. La honte ! Heureusement, la séquence où il expliquait à Thierry qu’il avait «mal» lu le bouquin a été coupée au montage… »

Aisance bluffante

Une bévue sur une fiche pouvant coûter très cher, certains producteurs d’émissions à très forte audience n’hésitent pas à mettre la main au porte-monnaie pour encourager les fichistes à lire sérieusement les ouvrages. A 23 ans, Manon a ainsi touché 4 000 € mensuels pour ficher les livres signés par les invités d’une célèbre émission du service public.

Mais les contraintes de la télévision obligent parfois à aller vite. Les écrivains peuvent se décider à la dernière minute, alors pour s’envoyer 500 pages en quelques heures, Manon et ses collègues avaient leur méthode : « On déchirait le bouquin en cinq et on lisait une partie chacun. Evidemment, quand tu tombes sur les pages 115 à 248, tu ne comprends pas grand-chose à l’histoire… Mais, au moins, tu l’as lu avec attention. Et c’est plus respectueux pour l’auteur que d’avoir survolé la totalité. » Question de point de vue.

Mais comment les présentateurs d’émission arrivent-ils à faire semblant ? Sous les feux des projecteurs, ils semblent parfois tellement à l’aise qu’on peine à croire qu’ils parlent de livres dont ils n’ont lu que des passages. En premier lieu, ils peuvent compter sur des équipes de qualité : des fichistes, mais aussi des collaborateurs épris de littérature qui savent leur transmettre l’émotion qu’ils ont ressentie. « Tous les animateurs ont une assistante, généralement une femme, qui est un peu leur « cerveau ». Elles lisent les livres et leur racontent : ils se comprennent si bien qu’après une demi-heure de conversation les animateurs peuvent te parler du bouquin comme s’il l’avait lu eux-mêmes ! » décrypte un programmateur, pour qui ces femmes, totalement inconnues du grand public, sont les véritables « âmes des émissions ». Ensuite, les animateurs peuvent s’appuyer sur leur excellente culture générale. C’est même l’argument le plus communément avancé pour justifier le fait qu’ils n’ont pas lu les ouvrages dont ils parlent à la télévision. La phrase « L’animateur n’a pas besoin de lire les livres des invités, il en a déjà lu plein » est un refrain repris en choeur par les petites mains de la télé. En langage plus élaboré, cela donne : « Mon boss est tellement cultivé, il connaît si bien le contexte culturel dans lequel un livre s’inscrit, qu’il ne lui est pas nécessaire de l’avoir lu pour poser des questions pertinentes à son auteur », affirme, sans rire, le collaborateur d’un monument de la critique littéraire à la télévision. S’il reconnaît cependant que ses références « commencent à dater » et que « ça commence à se voir qu’il n’a pas beaucoup bouquiné ces dernières années », il estime que, « en sortant beaucoup, en voyant beaucoup de gens, il arrive à capter l’essence d’un livre ». Ce qui doit, au fond, prendre plus de temps que de le lire une bonne fois pour toutes !

Le monde du survol

Mais c’est surtout la façon dont les émissions sont bâties qui permet à leurs animateurs de zapper la case « lecture ». Concrètement, à la télévision, il est bien peu question de littérature, de style et de structure narrative. On y parle surtout de l’accueil qui lui a été réservé par la presse et du nombre d’exemplaires vendus ou mis en place. De plus, la multiplication des invités raccourcit le temps consacré à chacun et autorise un simple survol. Dix minutes, quinze à tout casser, c’est juste assez pour évoquer l’histoire du livre, et encore… Thomas, fichiste pour une émission qui a disparu du PAF, a pu constater que son animateur vedette n’avait effectivement pas besoin de lire les ouvrages des auteurs, car il ne posait qu’une seule question sur le livre lui-même. « Le déroulé est toujours identique : il le présente pendant cinq bonnes minutes, puis il lui demande comment il va et s’il est content du succès de son livre. Ensuite, il l’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à écrire un livre sur ce thème. Ensuite, il le fait parler de ses projets. Et hop, on passe à un autre. » Les écrivains se retrouvent sommés de « pitcher » en quelques secondes un livre qu’ils ont mis parfois plusieurs années à écrire. Un exercice d’autant plus difficile qu’ils sont, par nature, plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral ! « Tous n’ont pas la faconde d’un Jean d’Ormesson, résume notre éditeur anonyme. Alors, avant l’antenne, on leur donne des tuyaux : axer sur tel personnage, centrer sur un thème en particulier, parler vite pour en dire le plus possible, mais faire des phrases courtes. » En clair : de véritables séances de media-training !

Dans le meilleur des cas, un débat plus général s’engage autour des thèmes développés dans le livre. Quitte à réduire une oeuvre à une question de société. Ainsi, la présence de Michel Houellebecq sur un plateau débouchait il y a peu encore neuf fois sur dix sur un symposium au sujet des partouzes en France et du tourisme sexuel en Asie. Dans ces conditions, nul besoin de se plonger dans la prose houellebecquienne : une simple revue de presse suffit pour mener les débats ! Particulièrement frappante à cet égard, la récente tournée médiatique de Sophie Fontanel, auteur de l’Envie (Robert Laffont), récit dans lequel elle racontait la période de sa vie où elle avait cessé de faire l’amour. Rares sont les présentateurs télé qui l’ont interrogée sur le ton du livre ou une tournure de phrase. La qualité littéraire d’un texte décrivant les contours de l’absence de désir aurait pourtant mérité une autre approche que quelques considérations sur le phénomène du no sex dans la société contemporaine, et d’autres questions que l’immanquable : « Mais ça ne vous titillait pas un peu en bas ? » Mais, pour cela, il aurait fallu lire le livre ! Ce n’est pas un hasard si ces deux exemples évoquent la sexualité. « C’est « le » sujet qui permet de booster l’audience sans trop se fatiguer. Pour l’animateur, quel est l’intérêt de se fader des bouquins complexes sur « la littérature et la pornographie » quand il peut avoir sur le plateau un people qui parle de fesses ? » résume Marc, le programmateur à la dent dure.

Le jeu des éditeurs

Au fond, exiger de la littérature qu’elle s’adapte au «format télé», à ses contraintes d’Audimat, de vitesse et d’images, est une gageure. Pourtant, personne ne souhaite qu’elle disparaisse du petit écran. A commencer par les professionnels de l’édition qui, on l’a vu, comptent sur lui pour doper leurs ventes : « Un passage dans une émission en prime time, c’est l’assurance de grimper, dès le lendemain, dans la liste des meilleures ventes de livres sur Amazon », rappelle notre éditeur, qui en dépit de son regard critique sur le système ne se prive pas de jouer le jeu. Pendant ce temps-là, les téléspectateurs, eux aussi, rêvent d’une télé qui serait au service du livre… mais, il est vrai, dans un sens plus glorieux.

Décès de Jean-Paul Bertrand (éditeur du Rocher)


“C’était un éditeur comme c’est bien qu’il en existe. Il ne pensait pas qu’à faire de l’argent, il avait de vraies convictions. Il était capable de publier des manuscrits qu’il recevait par La Poste, ce qui n’est pas si courant que ça aujourd’hui. Beaucoup d’auteurs talentueux ne parviennent pas à être publiés. A chacun de mes livres  je me suis demandé si j’allais trouver preneur, et Jean-Paul Bertrand était toujours là.”

Par Philippe Delerm, ici

Les lettres de refus, ou l'art de dire non


C’est un des paradoxes de l’édition. L’enthousiasme face à un manuscrit se transmet d’un coup de fil, “parce que rien ne remplace la chaleur de l’oral, et qu’il faut aller vite”, dit Karina Hocine, directeur littéraire chez JC Lattès. Le refus, lui, s’écrit. Une missive type, standard et lapidaire, dans l’immense majorité des cas, envoyée à ceux que Jean-Marc Roberts, patron de Stock, désigne comme “les écrivains du dimanche”. Une lettre personnalisée, circonstanciée quand les éditeurs ont l’impression d’avoir trouvé dans les manuscrits qui leur ont été directement adressés “quelqu’un”, “une voix”… Bref, à un auteur en puissance, qui mérite d’être encouragé, mais pas encore édité. Si l’on se fie aux lettres de “recalés” du comité de lecture Gallimard réunies dans Cher Monsieur Queneau (lire ci-dessous), celles de l’auteur du Chiendent devaient être singulièrement détaillées et amicales.

Pour ses successeurs, rue Sébastien-Bottin et ailleurs, cette tâche est un aspect à part entière de leur métier. Même si “le temps consacré à des auteurs qu’on n’éditera pas est pris à ceux que l’on publie”, explique Manuel Carcassonne, le directeur général adjoint de Grasset. Yves Pagès, directeur de Verticales, appelle les manuscrits à refuser ses “cadavres dans le placard”. Il s’astreint à répondre à leurs auteurs d’un mot manuscrit : “Je suis illisible, mais ça fait plaisir.” Les autres jurent n’avoir aucun modèle préenregistré dans leur ordinateur : “J’y tiens, dit Jean-Philippe Rossignol, éditeur chez Flammarion, sinon, on fait des erreurs.”

“La lettre idéale est sobre et bienveillante, détaille Karina Hocine : un manuscrit est un coeur posé sur une table qu’il faut traiter avec délicatesse. Mais il est aussi de notre devoir d’être clair.” Dans le même esprit, Yves Pagès explique qu’il “accuse les traits, des qualités comme des défauts, pour être bien compris : quand une lettre est trop contournée, les gens sont persuadés que leur texte va être publié”.

Jean-Philippe Rossignol évoque le cas des textes “aimés et défendus en comité de lecture en vain” : il oriente alors l’auteur vers tel confrère “pour ne pas le laisser se débrouiller seul avec son refus”. Yves Pagès et Manuel Carcassonne disent aussi pratiquer cet aiguillage. Karina Hocine s’érige pourtant contre cette forme de “solidarité” : “Certains sont devenus des spécialistes des lettres de ce genre, par manque de courage.”

Les éditeurs évoquent leur difficulté à écrire ces missives. Elle n’est rien à côté de celles des “recalés”. Tous ceux qui ont commencé par accumuler des lettres types disent la douleur de les trouver au courrier. L’auteur de polars Franck Thilliez (il vient de publier Gataca chez Fleuve noir) en a reçu certaines constellées de fautes d’orthographe - “on m’a dit que c’était la stagiaire : et alors ?” -, d’autres, dix-huit mois après l’envoi du manuscrit. Paru ailleurs entre-temps, le texte rencontrait le succès. Il aurait pu en rire ; ça l’a mis “en rage”.

Olivier Adam, lui, attendait moins une publication qu’un encouragement, “un coaching” comme réponse à ses premiers envois. Il lui a fallu un certain temps avant de recevoir des lettres personnalisées : “Je sentais bien que j’avais franchi une étape, que je progressais.” Mais la personnalisation entraîne une individualisation de la critique. Et donc, des meurtrissures plus profondes, à l’image de cette lettre des Editions de l’Olivier, laudative jusqu’à la phrase : “Une chose vous manque cruellement : le style.” C’était pour Je vais bien ne t’en fais pas, le premier roman publié d’Olivier Adam (au Dilettante). “Pour le suivant, j’ai mis mon orgueil dans un mouchoir, oublié cette lettre et je me suis adressé de nouveau à Olivier Cohen : il est devenu mon éditeur.”

Certains refus sont toutefois trop pénibles pour se tourner à nouveau vers leur expéditeur : à l’envoi de sa première nouvelle, Martin Winckler s’est vu rétorquer : “Votre texte est la pochade d’un auteur qui pense qu’il est fait pour écrire.” Il n’a pas envoyé à cette maison ses manuscrits suivants. Pour Manuel Carcassonne, “les lettres de refus flamboyantes sont derrière nous : nous sommes plus prudents”. Affaire de génération, et de circulation de l’information. Il cite avec une pointe de nostalgie Yves Berger, directeur littéraire chez Grasset de 1960 à 2000, qui pouvait écrire : “Vous êtes à la littérature ce qu’un cul-de-jatte est à la course à pied.” Aujourd’hui, l’éditeur assure : “Je ne suis discourtois qu’avec les emmerdeurs.” Tout en considérant l’écriture de ces lettres comme un “service rendu à la communauté des amateurs de littérature”, Yves Pagès justifie “le temps et l’énergie” passés par des préoccupations extra-littéraires : “On finit toujours par recroiser les gens talentueux.”

La majorité des lettres de refus personnalisées sont accueillies par les auteurs comme une marque de considération pour leur travail. Pas par tous. A un manuscrit accompagné d’une lettre d’intention où l’auteur expliquait que sa femme était malade, et que le voir publié serait la dernière joie de la mourante, Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard, avait envoyé un refus sous la forme d’une “lettre condoléante” ; plus tard, il a reçu le certificat de décès de l’épouse. Jean-Marc Roberts a trouvé récemment chez lui deux lettres de menaces de mort l’accusant d’être “le fossoyeur de la littérature” - il a porté plainte.

Karina Hocine, après une intervention en prison, a refusé le texte envoyé par un détenu : “En réponse, il m’a réécrit : j’allais voir, quand il sortirait…” Un autre refusé l’a traitée de “truie”, en injuriant les écrivains qu’elle s’apprêtait à publier… “Il faudrait, dit l’éditrice, que les auteurs ne lisent pas, sous notre refus, “je ne vous aime pas”.” Un message difficile à faire entendre, quand on connaît la charge affective qui accompagne la plupart des manuscrits.

Raphaëlle Leyris

LE MONDE DES LIVRES | 14.04.11 | 11h56  •  Mis à jour le 14.04.11 | 11h56

“Si l’on n’est pas le patron, on ne fait pas sa pelote dans l’édition, on n’y est même pas décemment payé.”

Gaston Gallimard, cité par François Nourissier, À défaut de génie, Gallimard, page 258.

La vraie vie est un roman


Les personnages étant fictifs, toute ressemblance serait fortuite. Parfois, elle ne l’est pas et finit en justice. Tenté par l’autofiction, notre rédacteur en a débusqué tous les pièges. Ce que ne firent pas Zola, Simenon, Desplechin…

Par EDOUARD LAUNET

Les possibles


« Quand j’écris et que ma pensée se précise au fur et à mesure de son expression, je souffre de tous ces possibles auxquels je dois renoncer. »

Charles Juliet, 12 février 1964, Journal I, 1957-1964, POL.